Poésie du lundi

Je ne distingue plus les silhouettes délicieuses
Sans qui le bonheur est un bien beau désastre
Celles qui vous font changer d’humeur
Quand le temps vient s’offrir votre ivresse
Alors je m’enfonce, la démarche évidemment silencieuse
Dans ses rues sans âme où l’enfer est un astre
Perclus par les coups lâches de tes peurs
Sans répondre à l’appel des caresses

Et si je pars, et si je tremble, le cœur lourd
Les épines courbent le dos, mon enfant
Et si ma fugue, au hasard, mets un terme à mon vécu
Les nuits sauvages auront le goût du printemps

Je ne distingue plus, les invitations bien heureuses
Sans qui les week-ends ne valent plus la peine
D’être chéris, d’être couvés par ta peau
Mais pas d’amertume, tout va bien, tout va bien
Car je te lègue cette petite maison bien heureuse
Qui accueillait le réconfort de mes « je t’aime »
Quand tu t’attardais à caresser ma peau
De cette gueule qui ne répond plus de rien

Et si je pars, et si je tremble, le cœur lourd
Les épines courbent le dos, mon enfant
Et si ma fugue, au hasard, mets un terme à mon vécu
Les nuits sauvages auront le goût du printemps

Je n’ai pu résister, car j’avais fait mon temps
Dans ce si beau Pays, où tout a foutu le camp
Mais si je pars, comme ces autres qui se défilent
Ma tombe sera fleurie, par ceux que j’ai laissés
Alors debout, face à l’armoire de mes sentiments
Quand les autres filent droits comme des enfants
Je m’élance à pieds joints sur ce fil
Qui subliment le tombeau des jardins égarés

Et si je pars, et si je tremble, le cœur lourd
Les épines courbent le dos, mon enfant
Et si ma fugue, au hasard, mets un terme à mon vécu
Les nuits sauvages auront le goût du printemps

SJ.

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CHAPITRE 2

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            En première page du Parisien, les licenciements à venir des grandes entreprises nationales qui autrefois faisaient la fierté de l’état français.

            Tout va bien.

            Au feu rouge de l’avenue George V, une file d’attente qui ne désemplit pas devant la vitrine immaculée de chez Louis Vuitton. Ça parle chinois, japonais ou coréen, mais pas le moindre mot de français.

            Tout va bien.

            Quelques mètres plus loin, un clochard habillé de phrases écrites au marqueur noir sur un carton usé par l’humidité crie aux yeux de tous qu’il a faim.

            Tout va bien.

            J’évolue, comme vous, dans ce monde qu’on aime tant. La France qu’on aime. La France qu’on baise, dixit les rappeurs en vogue. La France que l’on nous force à quitter, lorsque les précieux papiers de passage n’ont pas été renouvelés.

            Rassurez-vous, ma vision n’a pas toujours été aussi noire. Comme chaque enfant qui salive devant la beauté de son idéal, j’ai bien entendu tenté de réaliser mes pauvres rêves, à l’aube docile de mes vingt-ans. L’âge bâtard où vous ne pouvez-vous douter que l’avenir viendra broyer vos aspirations. L’âge imbécile qui ne vous autorise pas à comprendre que la lucidité viendra cruellement malaxer vos états d’âmes, dans un futur bien plus proche que vous ne pouviez l’imaginer. Si bien qu’aujourd’hui, au crépuscule de ma vingt-sixième année, il m’est impossible de me projeter, l’irréel ayant démissionné sous la sévérité de mon quotidien.

Dans cette époque dépourvue de lyrisme, je ne suis donc plus qu’un être quelconque happé par le reflet mutilé de la vie. Rien d’autre qu’un individu standard qui ne s’évade plus, s’évertuant seulement à tenir le rythme infernal que nous offre, malgré lui, notre si beau Paris.

            Car j’ai toujours aimé Paris. Cette ville en ébullition permanente dont les charmes se révèlent au grand jour, même au beau milieu de la nuit. Etudiant plutôt brillant, j’y ai tout d’abord créché quelques temps un petit quartier plein de vie, rue Caulincourt, où la moindre envie peut être satisfaite même lorsque la majeur partie des rideaux métalliques ont déjà baissé la garde.

            Là-bas, près de ce Montmartre en feu, il ne fait jamais froid. Et si malgré tout on tremble, il suffit de se raccrocher à ce passé poétique qui tangue, avant de venir nous prendre sans appréhension dans ses bras fiévreux.

            Au contact de l’atmosphère si enivrante de ce XVIIIème arrondissement, on pouvait ainsi y croiser ma carcasse, déambulant parmi celles des bobos et des pseudo-artistes. Un charmant melting-pot de nationalités et de fragments de vie que j’ai pourtant choisi de fuir.

            Par obligation.

            La faute à ces choses qu’on ne maîtrise pas, comme ces décisions parentales qu’on inflige aux gamins.

            Mais si, aujourd’hui, l’idée de vivre ne console pas la pile immense de mes dégâts, mes parents n’y sont pas pour grand-chose. Suivants rigoureusement leurs lignes de conduite jusqu’à faire de moi un psychologue diplômé, ils se sont en effet toujours attelés à m’inculquer les valeurs primordiales à leurs yeux, sans toutefois me les imposer. Et même si je ne les partageais pas toujours, avec le peu de recul nécessaire qui m’était donné d’avoir, je ne peux aujourd’hui que les en remercier.

            D’autant que sous notre toit, famille de la classe moyenne, si tout ne flamboyait pas comme l’on aurait pu le rêver, nous n’avons jamais manqué de rien. Surtout pas d’amour. Certainement pas d’amour, tant il a toujours été porté aux nues par celle qui nous a donné le sein. Bercés dans ce confort affectif qui nous guidait à poings fermés, mes sœurs et moi avons donc suivi les chemins qui nous tendaient la main. Et si ma mère, elle qui dressait un portrait dithyrambique à la notion de réussite, n’était pas toujours facile à satisfaire, nous comprenions au final que ce n’était que pour notre bien.

En apparence, je n’ai donc pas de grande blessure en suspens, ni même l’héritage d’un traumatisme qui pourrait attenter à ma vie. Et pourtant, il subsiste au plus profond de moi ce versant pathologique qui tapisse mon esprit et qui lorgne à quelque chose de différent.

            Ce qui me brûle les lignes de la main, c’est le quotidien. Cette conviction d’un idéalisme impossible, ce manque d’avoir à serrer le poing, ce sel absent qui décrisperait les sourires. Alors pour oublier mes ecchymoses, je passe du temps à l’abri des contraintes, dans des bars solitaires où défilent inlassablement les verres de vin. Dans ces calanques ravagées par l’alcool, on y vient raconter nos vies, on y flirte avec des femmes qu’on oublie dès le petit matin, et on y échange des billets froissés contre ce vent qui nous berce.

            L’important, c’est qu’on s’y marre bien.

            Car au lever du jour, quand le réveil s’invite et que le soleil émerge avec peine, c’est le quotidien qui reprend les rênes. Celui qui vous assassine par son absurdité. Les mains liées par ce fil invisible qui m’écorche, j’assiste ainsi impuissant à sa prise de pouvoir, l’espoir définitivement ôté du cœur. Le cerveau débordé par ces questions existentielles qui n’appellent qu’à la fuite, je deviens alors la victime préférée des soubresauts de ce cœur qui tarde à prendre feu et à être emporté au loin.

            Et c’est toujours à ce moment-là que l’on se décide à faire l’appel, priant que le courage d’affronter ce jour banal soit déclaré absent au profit de celui qui nous pousserait à prendre la tangente. Sans même se sentir coupable de regarder dans le rétro. Sans surprise, il pointe finalement son doux museau lorsque l’on commence à entrevoir l’espoir, et on part enfiler nos beaux habits bien repassés qui font la planche sur notre mobilier chéri. On prend alors le soin de se laver la gueule, de reluire ces dents irradiées par l’alcool, et de s’accaparer de cet attaché-case qui fait de nous de gentils citoyens modèles.

            En sortant de chez soi, on jette un dernier coup d’œil au miroir de l’entrée qui sommeille encore, histoire de constater que l’on n’a pas encore subit les vestiges du temps. Ou du moins pas encore. Puis on exécute ce petit trajet routinier qui nous laisse un succinct moment de répit avant le grand saut. Voir même le grand plongeon, puisque c’est l’apnée qui nous guette.

            Avant d’arriver sur son lieu de travail, on se grille généralement une clope pour contrer cette sensation d’étouffement, conscient d’avoir fait les mauvais choix. En tirant comme un forcené sur chaque taffe, on zieute alors ces femmes que l’on frôle avec envie, sachant pertinemment que l’amour fou ne se trouve pas comme ça. Puis, de dégoût, on écrase son mégot avant de pousser cette porte, toujours bien trop lourde, en se promettant d’arrêter un jour ces clopes inutiles qui ne servent qu’à évacuer la persévérance téméraire de notre stress. On passe alors sa journée à aider du mieux que l’on peut ces cœurs étranglés par le chagrin, et ces couples en quête frénétique d’un retour de flamme de leurs années bénites. Tout ça pour enfin rentrer chez soi, le dos avachi et les sens à la dérive.

            Souvent seul. Surtout lorsque l’on a été éventré rien qu’une fois par le grand amour. Souvent avec pour seule obsession de flinguer la routine de ses jours inutiles ou de recevoir des caresses folles pour les plus chanceux d’entre nous. Et c’est comme ça chaque jour, chaque semaine, chaque mois.

            Ce qui change ? Absolument rien. Si ce n’est qu’au fil des ans, on finit par troquer sa vieille caisse contre un coupé BMW, qu’on balance sa télé pourrie au profit d’une Samsung 117cm, et qu’on ne réserve plus une chambre demi-pension en Vendée mais un all-inclusive à Punta Cana.

            On passe son temps à passer le temps… mais rien ne se passe…

            Je m’appelle Jules Mazier. Vu de l’extérieur, tout peut vous sembler beau et finement planifié. Or, vous l’avez compris, ma vie n’est pas teinté de rose et d’éclat. La faute à ces sentiments profonds et incurables qui ne s’expliquent pas : ceux qui résultent de cette pénible mais vertueuse réflexion existentielle dont la seule conclusion que vous puissiez en tirer, est que ce monde ne vous convient pas. De par cette incompatibilité indéniable avec ces valeurs modernes qui, en plus de vous abîmer, bafouent les piliers fondamentaux de nos existences passagères, à savoir notre liberté, notre raison d’être, et notre nature profonde. Et si j’entends souvent qu’il est facile de penser cela, le croire serait une grossière erreur, tant le mal-être qui découle de ce constat vous entraîne dans une sombre spirale cannibale.

            Dans l’optique de flirter avec ce mieux qui hiberne à l’abri des regards, je tente alors de rester debout, le teint parfois blafard et les pupilles atrophiées. Car dehors, face à cette année deux-mille-seize qui est déjà sur les rails, le froid se répand sévèrement sur les visages, les drapeaux virevoltent aux sens de l’actualité, et l’amour a été mis sous-tutelle.

            Après une journée éprouvante de par sa banalité sans égal, voilà maintenant plus d’une demi-heure que la Place des Abbesses accueille la flamme errante de mes états d’âme. Prostré sur l’un de ces bancs solitaires, je rallume une énième clope en observant cet arbre qui illumine ce lieu par sa grandeur, au milieu de ce rassemblement urbain bétonné. Et si, à première vue, il semble difficile de détecter sa lente agonie, tout devient transparent lorsque l’on s’y attarde un peu plus. Car au travers de ces indices subtils qu’il nous livre, on y décèle la déception. La nostalgie même, tant il semble regretter les glorieuses décennies du siècle dernier, tant il se meure de voir naître et d’enterrer des générations qui se répandent sans révolte.

Profondément plongé dans un coma sans saveur, résultat de l’asphyxie carbonique que lui impose notre système, il gît ainsi tel un témoin du temps qui file et qui ne sourit pas.

            Lui qui autrefois respirait le grand air est maintenant fragilisé par notre activité incessante.

            Lui qui autrefois faisait de ses feuilles une fierté, ne pense aujourd’hui qu’à tenter de les préserver.

            Lui dont on chérit depuis toujours la clémence de son ombre, reflète avec pudeur l’état actuel de notre chère et capricieuse Terre.

            Je n’ose imaginer la mélancolie qui parsème son écorce, transposant sa furieuse colère à la mienne qui fait écho. Alors voilà donc le monde dans lequel on résiste, en jonchant ces chemins parsemés d’embuches, en gisant amorphe sur la grisaille de ce sol, et en caressant le tout dans le sens du poil.

            Triste constat.

            Triste aveu d’impuissance.

            En dépit de pouvoir croire en mon monde, je me raccroche alors aux émotions qui font de nous des Hommes. Car même si tout est déjà joué d’avance, j’ai dans les paumes ce filament de clarté qui subsiste, puisqu’un jour j’ai aimé, plus qu’il ne m’était possible de croire.

SJ.