CHAPITRE 1


Parfois, on aimerait que certaines choses ne prennent jamais fin…

–           Serre !

Elle exécute l’opération sans broncher, invitant le nœud du foulard à se crisper délicatement autour de ma gorge. Condamné à subir l’emprise de ce cadenas qui m’enserre, mes doigts dociles arrachent alors la peau nue de ses hanches, tandis que ses lèvres gavées d’amour viennent s’échouer dans le creux de mon cou.

Mais pour elle comme pour moi, rien ne semble pouvoir nous perturber.

Absolument rien.

Dans cet hôtel du Faubourg Saint-Antoine où la ferveur sauvage a pris le pas sur la raison, nos corps en mal d’amour se consument plus qu’ils ne s’apprivoisent, propulsant la tension à un stade que nous n’avions jamais atteint auparavant.

Ni même imaginé, tant il offre en sacrifice notre désir qui suinte, tant il jouit de cette insouciance propre aux jeunes amants.

Si bien que dans le grand miroir de cette piaule sans âme, le reflet de nos deux ombres qui s’empoignent n’est plus bercé que par cette intensité folle qui défie la morale.

Ma seule crainte ? Celle de n’être à l’origine de ses cris comprimés. La faute à cette poudre blanche à laquelle nous avons cédé lâchement l’un et l’autre, comme à ces avances qui ne se refusent pas un soir de furieuse solitude, à la terrasse pâle d’un café désert.

Pour me sauver des bras béants de cette paranoïa, une seule et unique solution : tenter de convaincre ses yeux verts de se fondre dans les miens. Un ordre que l’on ne peut prononcer qu’au travers des prunelles, lorsque les coeurs divaguent au gré de leurs poésies. Une urgence donc, plutôt qu’une simple nécessité.

Mais si mon inquiétude semblait légitime, elle est à présent infondée. Car après s’être amusée à me faire languir durant une poignée de secondes, elle s’engouffre finalement dans la brèche de mon regard, avant de me becter le bout des lèvres comme du miel sur le dos tiède d’une cuillère.

Shooté par ce regain de confiance et cette ivresse venue d’ailleurs, mon muscle cardiaque monte à nouveau dans les tours, à mesure que la buée investit sournoisement les carreaux de notre huis-clos. Mais l’air commence cruellement à me manquer. Contraint de ralentir la cadence, mes mains voient se dérober les versants sulfureux de son bassin, condamnant mon corps en quête d’équilibre à prendre appui sur mes paumes.

Une configuration charnelle où elle peut malgré tout s’offrir à mes yeux, en dansant sur le monde, à la manière de ces grandes tempêtes qui emportent tout sur leurs passages. Et tout est finalement oublié : l’impact sévère de cette privation d’oxygène, la raideur de mes songes, le poids pesant des mots, l’implacable véracité de cet amour mercenaire, tout comme cet idéal qui ne se profile jamais à l’horizon.

– Mais serre plus fort bordel !

Débarrassée de l’empreinte de mes doigts, elle obéit docilement entre deux va-et-vient, après avoir replacé une mèche venue s’échouer sur ses lèvres indomptées. Jusqu’ici confiné dans le bleu de cette nuit somnambule, l’air frais de cette pièce sans étoile vient s’étrangler dans le fond de ma gorge, provocant la naissance des premières hallucinations au sein de mon crâne meurtris. Des hallucinations qui permettent à mon esprit de fuir cette chambre aux allures de tombeau, sans même avoir besoin de taper un nouveau rail de coke.

Pour mon cerveau déconnecté de toute logique, il n’est ainsi plus question d’être au beau milieu de ce pauvre lit qui grince, mais bel et bien au centre d’un hangar désaffecté : un lieu où des appareils électriques jonchent un sol froid et humide, où la lumière blafarde extrait toute sa rancoeur de n’avoir jamais vu le jour, et où des escalators désossés dégueulent leur éprouvante vie antérieure.

Coincés dans ce décor qui tangue entre le réel brut et le flou embué de mon imagination, mes yeux s’esquintent sans relâche sur la beauté de son visage rosi par l’effort.

Un visage où seule subsiste l’élégance, comme celle qui vous fascine dans les vieux films en noir et blanc.

Un visage d’ange à qui l’on donnerait le ciel sans la moindre réticence, et qui me permet de me déconnecter de tout, jusqu’à en ignorer l’agonie de mes poignets.

Jusqu’à même faire abstraction de cet étau qui aggrave le lourd murmure de mes poumons.

Si bien que dans ce monde parallèle où les contraintes physiques sont en suspens, la valse de nos membres s’harmonise au tempo de nos caresses, laissant le désir se répandre jusque dans le bout de nos doigts.

Et c’est toute ma lucidité qui démissionne.

Une démission qui, malheureusement, ne dure que l’espace d’un temps. Résolue à ne pas laisser l’aliénation m’emporter dans d’autres tourments, ses paumes viennent froisser la peau humide de mon torse, m’infligeant une douleur aigüe impossible à réprimer.

Je te désire mieux que personne,

Ça gueule, ça cogne sous ma poitrine.

Balayée la désillusion de ce retour brutal à la réalité, mes mains se glissent sur le flanc ses reins, définitivement conquises par l’harmonie exaltée de ses formes. D’autant qu’au loin, on entrevoit subtilement se matérialiser la silhouette épurée de l’orgasme, comme ces herbes folles qui dansent avant le déferlement de l’orage.

Un orgasme à qui il aurait pu être tentant de céder, si seulement le chemin avant de l’atteindre ne nous avait pas offert la chance de savourer de nouvelles envolées.

Une faveur divine accordée à nos psychismes.

Une offrande dont elle profite pour maltraiter à nouveau l’âme de mon corps, poussée par cet élan de fougue offert par les dieux. Sans même prêter attention à ma gueule qui décline, elle envoie donc valser le dernier oreiller qui siégeait sur le ring de nos draps, puis, animée par cette fougue animale qui la caractérise, sa bouche vient mordre la chair crispée de mon épaule. D’abord déterminé à lui dire dans le blanc des yeux qu’elle n’est qu’une salope, je ne trouve finalement rien d’autre à lui dire que de resserrer davantage ce noeud qui me retient prisonnier.

Mais de nouveau, elle ne réplique pas, s’évertuant seulement à pétiller de plaisir.

À onduler avec virtuosité.

À obéir aux ordres de ces vagues successives qui déferlent inlassablement en elle.

Ce n’est d’ailleurs qu’après ces longues secondes où elle semble s’être isolée du monde qu’elle finit par sangler nerveusement l’encolure de mon foulard, avec cette grâce sauvage qui décuple la soif de mon brûlant désir. Dès lors, je m’imbibe comme une vieille habitude de ses pupilles ornées d’émeraudes, laissant de nouveau l’effervescence libérer les vacations insensées de mon cerveau. Tant bien qu’en une fraction de seconde, face à mes paupières fragilisées par la dope, ne se dresse plus les boucles noires d’une écorchée vive, mais bien la chevelure blonde d’une déesse déchue. Une teinte claire qui réveille à la fois la plaie saillante de mes vieux souvenirs, et cet embrun douloureux qu’est la mélancolie.

Mais elle n’a que faire de cette douleur lancinante. Sans la moindre compassion, elle continue à m’imposer son rythme infernal, gueulant mon prénom sans même reprendre son souffle.

Les joues marquées au fer rouge.

Les lèvres à moitié craquelées.

Puis, guidée par cette volonté de ne plus former qu’un seul et même tout, sa peau suave en vient à se comprimer contre la mienne, m’embarquant avec elle dans cette nuit aquatique qui nous tend délibérément les bras.

Une poignée d’allégresse.

Mieux qu’un rail de coke.

Mieux que de baiser une inconnue.

Mieux que de baiser une inconnue sous coke.

Noyés dans la chaleur de ce lieu où le temps s’épuise au ralenti, il ne nous reste à présent plus que quelques secondes avant l’évidence. Des secondes pendant lesquels les astres n’ont plus leurs mots à dire, mais juste à observer.

Observer en silence cette échappée cannibale où les sens sont à l’affut, comme ces fauves affamés qui guettent patiemment la naïveté de leurs proies. Puis, se délecter de voir la faim de notre désir accentuer son pressing, emportée par cette énergie fait de fièvre et de sueur où nos yeux gorgés d’amour se dévorent jusqu’à l’usure.

Même si l’arrêt cardiaque ne semble plus bien loin, je m’applique donc à la hisser au seuil critique de la jouissance, réduisant en silence la plainte de mes muscles perclus d’acide. Elle, entraînée de force dans cette ultime ligne droite du lâcher-prise, préfère se libérer de ses dernières pulsions, en dépêchant ses ongles creuser des tranchées à la surface de mon dos. Sauf que la vive douleur provoquée par ses griffes qui prennent racine n’est pas de taille à concurrencer cette bouffée de plaisir. Et au plus profond de nous, c’est maintenant l’évidence qui se concrétise, comme l’idylle des amours de jeunesse.

Éreintés par la fatigue et la foudre de notre union, nous n’avons ainsi plus d’autre choix que de nous abandonner. Les yeux perdus dans les contours de sa poitrine en flammes, le fluide nacré finit alors par s’engouffrer dans le tunnel qui lui est réservé, et je l’astreins à sangler plus fort ce putain de foulard qui siège autour de mon cou.

Pour la dernière fois.

– Serre mon amour ! Serre !

Parfois, on aimerait que certaines choses ne prennent jamais fin…

SJ

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