Extraits de « Sans Elles »

CHAPITRE II

« Ce qui me brûle les lignes de la main, c’est le quotidien. Cette conviction d’un idéalisme impossible, ce manque d’avoir à serrer le poing, ce sel absent qui décrisperait les sourires. Alors pour oublier mes ecchymoses, je passe du temps à l’abri des contraintes, dans des bars solitaires où défilent inlassablement les verres de vin. Dans ces calanques ravagées par l’alcool, on y vient raconter nos vies, on y flirte avec des femmes qu’on oublie dès le petit matin, et on y échange des billets froissés contre ce vent qui nous berce.
L’important, c’est qu’on s’y marre bien.
Car au lever du jour, quand le réveil s’invite et que le soleil émerge avec peine, c’est le quotidien qui reprend les rênes. Celui qui vous assassine par son absurdité. Les mains liées par ce fil invisible qui m’écorche, j’assiste ainsi impuissant à sa prise de pouvoir, l’espoir définitivement ôté du cœur. Le cerveau débordé par ces questions existentielles qui n’appellent qu’à la fuite, je deviens alors la victime préférée des soubresauts de ce cœur qui tarde à prendre feu et à être emporté au loin. » SJ

CHAPITRE IV

[…]

« Une semaine à s’égarer dans des jours dénués de fougue, crucifiant ces longs instants à ressasser le passé, et écoutant le râle d’un cœur qui perdure sans la moindre lassitude.

            Dans ces journées fourbes où le temps se traîne, on passe ses heures à mater le cadavre de son reflet, dans des miroirs qui peinent à vous cracher la vérité. Viennent alors à l’esprit toutes ces choses qui ne vous sont pas inconnues : celle de partir, au loin, sans prendre le temps d’y réfléchir, celle de flancher, subitement, en visualisant sa future prise en charge thérapeutique, celle de vriller, sans histoire, dans des bars anonymes ou dans le corps d’une autre. Dans ces secondes de doute où la vie elle-même s’interroge, on laisse ainsi filer sa chair au bon gré du destin ; en bon automate, on prend machinalement sa caisse pour s’enfoncer seul dans la nuit noire, les poches pleines de clopes et les phares à l’attaque. Puis, en s’engageant sur cette autoroute déserte, on se surprend à prier pour que nos pneus éclatent sous le poids de nos membres plombés de sentiments, dans l’unique but de sentir son rythme cardiaque s’emballer. Enfin seul au milieu de ces trois voies, on ferme alors ses yeux trop lourds, chaque fois un peu plus longtemps, pour voir jusqu’où l’on est capable de pousser le vice. » SJ

CHAPITRE VI

« Partir. Une question perpétuelle qui s’impose dès le lever du jour et qui ressurgit lorsque le sommeil maltraite nos nerfs. Une rengaine qui toque à la porte chaque fois que l’on égare les raisons de s’éterniser ici, après avoir résolument tout perdu. En voilà donc des prétextes : lorsque l’amour vous a planté de sang-froid, lorsque vos proches sont partis rejoindre le clan des disparus, lorsque votre précieux CDI a été rongé par les impératifs économiques. Livré à soi-même, on se projette alors dans des paysages coloriés aux pastels, avec pour seul sac-à-dos cette liberté absolue sur nos faits et gestes.

            Et si chacun de nous s’est déjà un jour posé la question, c’est que cette idée vérace n’est rien d’autre qu’une réponse pulsionnelle à notre monde. Mais plus qu’une solution, elle est une urgence. Une urgence que l’on doit pourtant justifier aux yeux des autres, à l’heure où notre système dévisage les choix déraisonnés. Le résultat nocif de la déconnexion de nos esprits. Cette déconnexion du temps. Cette déconnexion avec l’essence-même de nos plus profonds désirs.

            Car contrairement à nos illustres ancêtres, eux qui vomiraient notre léthargie chronique, notre monde est figé. La faute à cette victoire capitaliste que personne ne remet en question, après avoir lâchement idéalisé cette idéologie que chacun prend désormais pour acquise. Ni plus ni moins qu’une ineptie qui pousse notre civilisation à se morfondre dans cette atonie qui sèche nos actes de responsabilité. »
SJ

CHAPITRE IX

« Dans ces moments-là, on ne peut qu’aimer la vie. Car en prenant la pleine mesure du temps, l’énergie positive des âmes se fond peu à peu dans le décor, avec allégresse et harmonie. Les émotions négatives, elles, laissent place à un sentiment de bien-être général, où l’on bénit cette chance de faire face à un individu qui nous veut du bien.

 D’un coup, la moindre note de musique fait alors frissonner les méandres de nos esprits, et tout commence à prendre un sens nouveau. Le la qui s’échappe d’un piano dingue, la chair de poule qui nous fauche quand on pense à la vie, la révolte artistique qui nous guette. Le grand frisson qui nous bouffe. La poésie des astres. Le tintement subtil et incessant des verres. La riposte des avances du premier soir. Les rires en sourdine. Le passé qui s’émiette. La béatitude de l’instant T. La connerie du genre humain. Les intentions bénites. La gloire des péripéties. Le rideau noir qui se déchire face aux succès. La réussite insolente de nos proches. Les soupçons d’amour qui veillent. Le sommeil salvateur qui met fin aux souffrances d’une nuit trop arrosée. Elise. Moi. Les rêves qui s’entrechoquent. La plénitude des repentis. La révolte des sentiments. Anaïs. L’avenir. L’épine profonde des souvenirs. La juxtaposition des pensées. L’art de penser. La pensée elle-même. Le jour qui se lève. Les fuseaux horaires. La chaleur étouffante de Zanzibar. Les néons qui délaissent une de leurs lettres. Les parfums de l’agonie. Ceux de l’amour aussi. Le prochain rendez-vous qui taquine le rythme cardiaque. L’intuition des nouveaux explorateurs. L’heure qui décline péniblement. » SJ

CHAPITRE XII

« Elle est donc parvenu à me faire abandonner cet état désabusé où plus rien ne me surprenait. Un état où l’on finit par se plaire, tant la souffrance devient belle. Un état où l’on finit par se perdre, tant le sens de la vie se dissipe.

Par la force des choses, j’ai bien été contraint d’admettre qu’on ne peut aimer pour deux. On ne peut en effet forcer une personne à vous aimer, même si l’on pense détenir tous les tenants, même si l’on prie chaque soir dans le plus grand secret pour faire parti du défilé.

Si elle avait choisi de retirer ses billes, je me devais me faire à l’idée que je m’étais planté. Puisque l’erreur ne provient pas de celui qui ne vous aime plus, mais bien de celui qui croit que l’autre nie l’évidence. Car au final, en tentant par tous les moyens de convaincre, le seul à se voiler la face n’est autre que vous.

Dès lors qu’on se rend compte de cette implacable vérité, qui vous saigne malgré tout dans la gorge, on redécouvre alors avec étonnement une partie de nous-mêmes capable d’aimer à nouveau. Certes avec plus de retenue, mais tout de même bien déterminé à se faire foudroyer par un nouvel avenir gorgé d’intensité.

Il semblerait bien qu’on ne s’arrête jamais de croire en l’amour divin… »

Tous les extraits postés ici sont écrits par Stéphane Jouanny et protégés par des droits.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s